Jean-Marie Boyer & Cécile Babiole (FR): Conversation au fil de l'eau

Cécile Babiole et Jean-Marie Boyer développent ensemble un prototype de communication low-tech.

Conversation au fil de l'eau utilise un réseau local fonctionnant à l'eau pour transmettre de courts messages textuels et établir un système de chat.


Conversation au fil de l'eau :

Avec ce dispositif de communication, nous nous réapproprions la phrase emblématique de McLuhan: "le message, c'est le médium"1 en proposant un nouveau médium parodique et rétrograde afin d'observer ses effets sur la nature des messages qu'il transporte. C'est cette double entité, médium (processus de transmission) et message (production textuelle) qui constitue le coeur du projet artistique.

Si nous avons fait le choix de ce système de transmission alternatif qui peut paraître incongru, c'est après avoir considéré l'histoire des réseaux. En France, les grands secteurs industriels qui ont développé le réseau d'aujourd'hui sont les entreprises historiques de courrier et de télécommunication, les compagnies de distribution d'eau et celles du bâtiment et des travaux publics. La distribution d'eau nous semble représenter la métaphore la plus éloquente.

Le réseau Internet est souvent considéré par les non-spécialistes comme une entité immatérielle et transparente, alors qu'il n'en est rien, c'est avant tout une infrastructure très matérielle avec ses serveurs, routeurs, câbles, noeuds, le plus souvent dissimulés dans des bâtiments opaques, ou enterrés dans des fourreaux, tubes et sous-tubes. Avec Conversation au fil de l'eau, au contraire, le mouvement des données transférées est exposé dans toute sa physicalité. Le processus est visible, audible, exhibé et d'autant plus observable qu'il prend un certain temps.

Cette lenteur du système et sa mise à nu place les visiteurs dans une disposition de contemplation et de compréhension du réseau, qui peut les amener à s'interroger sur le bien-fondé de la course au temps réel qui caractérise notre communication actuelle. Par ailleurs, la méthode choisie, délibérément artisanale, entraine quelques erreurs de transmission, notre réseau n'est donc pas entièrement fiable et les bugs éventuels font partie intégrante du projet.

Quand un utilisateur veut participer au tchat et transmettre un message, il tape un texte court limité à 80 caractères maximum. Conversation au fil de l'eau, impose de facto, un style d'écriture particulier : une phrase courte proche du slogan, la forme exclamative, le ton polémique, des formules chocs, des postures-manifestes. Les plus inventifs créent de véritables haikus.L'énoncé apparaît sur l'écran au dessus de son poste.

Après avoir appuyé sur la touche « Entrée », l'utilisateur assiste à la transmission de son texte, caractère par caractère. Ces derniers sont encodés et traduits en « paquets » d'air et d'eau et transportés via un tuyau jusqu'à l'autre poste. Là, ils sont décodés pour reconstituer le texte d'origine et s'affichent un par un sur l'autre écran (avec ou sans erreur). Ce dernier peut également envoyer un message qui subit le même traitement dans l'autre sens.

Techniquement, Conversation au fil de l'eau utilise le morse comme protocole de codage des caractères. Les paquets d'eau servent de séparateurs entre les paquets d'air qui représentent les signes. La détection de la longueur des paquets d'eau et d'air est réalisée grâce à deux électrodes plantées dans le tuyau au niveau du récepteur. L'eau étant conductrice, l'ouverture du circuit ou sa fermeture permet de distinguer les paquets d'air des paquets d'eau. Le système d'envoi de l'eau (du côté de l'émission) et le compteur des signaux entrant (du côté de la réception) sont contrôlés par deux Raspberry Pi qui se chargent du codage et du décodage des messages.

1 La phrase (en anglais, The medium is the message, provient du livre Understanding Media: The extensions of man , publié en 1964 et traduit en français en 1968 sous le titre Pour comprendre les médias.

 

L'atelier : encodage/décodage et les erreurs de transmission.

L'atelier se présente comme une initiation ludique aux procédures de codage et de chiffrement de l'information.

L'atelier se déroule sur un mode totalement analogique, en utilisant uniquement du papier et des crayons, permettant à tout un chacun de découvrir, d'expérimenter les mécanismes sur lesquels reposent les protocoles de codage. Dans un deuxième temps, les participants pourront s'initier aux pratiques de chiffrement.

Dans les deux cas, les exercices convoqueront tout autant l'imaginaire techno-scientifique que les pratiques d'écriture expérimentale de l'Oulipo, et mettront en valeur tout autant la simplicité des protocoles que les erreurs qui peuvent en résulter.

Déroulé

Première partie : encodage.

Chaque participants encode un texte de son choix et passe ce code à son voisin qui essaye de le décoder.

Codes utilisés :

- morse,

- décalage n+x (cf oulipo),

- addition/multiplications en base n,

- ASCII,

- etc.

Deuxième partie : chiffrement.

Chaque participant chiffre un texte de son choix (à partir d'un code faisant référence à un livre, à un numéro de page de ce livre, au énième mot de cette page) et passe ce chiffrement à son voisin qui essaye de le déchiffrer.

 

Cécile BABIOLE

De la musique industrielle dans les années 80 (au sein du groupe Nox) aux arts électroniques et numériques aujourd'hui, le travail de Cécile Babiole évolue de manière transversale, croisant les circuits de la musique et des arts visuels. Loin d'une pluridisciplinarité de mise, c'est le passage d'un langage à un autre, la contamination d'un code par un autre, ou encore l'import/export de concepts ou de processus qui soustendent sa pratique. Ses derniers travaux s'intéressent à la confrontation du numérique et du physique.

Qu'elles apparaissent dans l'espace public (rue, autobus) ou privé (galeries, salles de concert), ses installations et performances interrogent avec singularité et ironie nos systèmes de représentation et nos technologies.

Son travail a été exposé internationalement : Centre Pompidou, Mutek Montréal, Fact Liverpool, MAL Lima, et distingué par de nombreux prix : Ars Electronica, Festival de Locarno, prix SCAM, bourse Villa Médicis hors les murs, Transmediale Berlin, Stuttgart FilmWinter and Expanded Media Festival...

http://www.babiole.net

 

Jean-Marie BOYER

Jean-Marie Boyer (aka Jack/RYbN) est artiste développeur au sein de RYbN, collectif artistique pluridisciplinaire, spécialisé dans la réalisation d'installations, de performances et d'interfaces faisant autant référence aux systèmes codifiés de la représentation artistique (peinture, architecture, contre-cultures) qu'aux phénomènes humains et physiques (géo-politique, socio-économie, perception sensorielle, systèmes cognitifs).

Il est également co-organisateur des /dev/art/, rencontres autour des nouvelles technologies de programmation (arts numériques, hacking, performances, installations, etc.) dont le but est de rapprocher les artistes et les développeurs afin d'échanger, de discuter et de s'entraider. A chaque /dev/art/, un artiste est invité pour présenter son travail sous l'aspect technique et artistique. Cette présentation est souvent suivie d'une démo live.

Il intervient dans différentes écoles d'art et d'informatique, festivals d'art et lieux qui font la promotion de l'art et de la culture numérique pour présenter son travail ou enseigner sur l'environnement de programmation libre Pure Data.

http://www.rybn.org

http://www.rybn.org/dev/art/